Mesurer l’engagement des dirigeants en matière de développement durable suppose de regarder au-delà des déclarations d’intention. Le baromètre EcoVadis 2021 sur les achats responsables fournit un point de repère chiffré : 63 % des dirigeants achats déclarent la durabilité « très importante », contre 25 % en 2019. La progression est nette, mais un autre indicateur tempère cette lecture.
Écart entre priorité déclarée et perception fournisseurs
Le même baromètre EcoVadis révèle une dissonance. Côté dirigeants, la durabilité monte dans la liste des priorités stratégiques. Côté fournisseurs, le constat est plus nuancé.
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| Indicateur | 2019 | 2021 |
|---|---|---|
| Dirigeants achats déclarant la durabilité « très importante » | 25 % | 63 % |
| Fournisseurs estimant que la durabilité n’est importante « que sur le papier » | 39 % | 46 % |
| Fournisseurs pensant que les équipes achats sont réellement engagées | – | 48 % |
La hausse simultanée de ces deux courbes mérite attention. Les dirigeants affichent des ambitions plus fortes, mais moins de la moitié des fournisseurs perçoivent un engagement concret dans les pratiques quotidiennes. L’écart ne se réduit pas, il se creuse.
Ce décalage signale un problème de traduction opérationnelle. Les objectifs de développement durable restent formulés à un niveau stratégique sans toujours descendre dans les cahiers des charges, les critères de sélection ou les revues de performance fournisseurs.
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Norme ISO 20400 et label RFAR : structurer la démarche achats durables
Pour combler cet écart entre intention et pratique, un cadre normatif s’est progressivement construit. Deux références reviennent dans les démarches achats responsables des entreprises françaises.
La norme ISO 20400 fournit des lignes directrices pour intégrer la responsabilité sociétale dans le processus achat. Elle couvre l’ensemble du cycle, de la définition du besoin à l’évaluation post-contractuelle, en passant par la sélection des fournisseurs sur des critères environnementaux et sociaux.
Le label RFAR (Relations fournisseurs et achats responsables) va plus loin en certifiant les organisations qui démontrent des pratiques vérifiables. Pour un dirigeant, ces deux repères permettent de passer d’une déclaration de politique générale à un référentiel auditable.
- ISO 20400 structure les étapes du processus achat autour de critères de durabilité, sans imposer de certification obligatoire
- Le label RFAR atteste d’un engagement mesurable auprès des fournisseurs et des parties prenantes
- Les deux approches se complètent : la norme donne le cadre méthodologique, le label apporte la preuve externe
La différence avec une simple charte RSE affichée sur un site corporate est tangible. Ces outils obligent à documenter les critères, à former les acheteurs et à intégrer la durabilité dans les appels d’offres.
Loi Industrie verte et Spaser : la commande publique comme levier
Le secteur public pousse la transformation par la réglementation. La loi Industrie verte de 2023 a étendu l’obligation de déployer un Spaser (schéma de promotion des achats publics socialement et écologiquement responsables) à tous les acheteurs soumis au code de la commande publique dont les achats annuels dépassent 50 millions d’euros HT.
Cette extension élargit considérablement le périmètre des organisations concernées. Les collectivités territoriales, les établissements publics de santé et les opérateurs de l’État qui franchissent ce seuil doivent désormais formaliser leur stratégie d’achats durables.
Pour les entreprises fournisseurs du secteur public, la conséquence est directe. Les critères ESG deviennent des critères d’attribution dans les marchés publics, pas seulement des mentions dans les préambules. Un dirigeant qui ne prépare pas ses équipes à répondre à ces exigences perd des marchés.
Critères ESG au-delà de l’environnement
Les évaluations fournisseurs ne se limitent plus aux émissions carbone ou à la gestion des déchets. Les directions achats intègrent désormais des critères couvrant la gouvernance, la protection des données, la résilience de la chaîne d’approvisionnement et la santé-sécurité au travail.
Ce glissement modifie la nature même du dialogue entre acheteurs et fournisseurs. La durabilité n’est plus un volet annexe traité par un responsable RSE isolé. Elle irrigue les revues de performance, les audits et les plans de progrès négociés avec chaque fournisseur stratégique.

Scope 3 et pilotage supply chain : le terrain où tout se joue
La majorité des émissions d’une entreprise se situe dans son scope 3, c’est-à-dire dans sa chaîne d’approvisionnement amont et aval. Les dirigeants qui prennent la durabilité au sérieux concentrent leurs efforts sur ce périmètre.
Les méthodes de pilotage évoluent en conséquence. Cartographie des risques RSE par catégorie d’achat, objectifs mesurables assignés aux fournisseurs clés, revues régulières de performance sur des indicateurs précis : le pilotage remplace progressivement la simple conformité documentaire.
- Cartographier les risques RSE par famille d’achat pour identifier les catégories à impact élevé
- Fixer des objectifs chiffrés et des échéances aux fournisseurs stratégiques sur les émissions, le réemploi ou les conditions de travail
- Intégrer le réemploi et l’allongement de la durée de vie des équipements dans les cahiers des charges
- Réaliser des revues de performance fournisseurs incluant des indicateurs de durabilité au même titre que les indicateurs de coût et de qualité
L’intégration du réemploi dans le processus achat illustre cette évolution. Mutualisation des équipements, allongement de la durée de vie, recours à des pièces reconditionnées : ces pratiques opérationnelles traduisent une transformation durable des achats qui dépasse la seule logique de reporting.
Le développement durable dans la stratégie des dirigeants se mesure finalement à un indicateur simple : la part des fournisseurs qui confirment un engagement réel dans leurs interactions quotidiennes. En 2021, cette part plafonnait à 48 %. Les outils normatifs, réglementaires et de pilotage existent. Leur déploiement effectif dans la supply chain reste le point de bascule.

